Témoignage de Julien

Je suis le fils d’un malade alcoolique: mon père. Il a grandi dans une famille où l’alcool était très présent. Ma grand mère maternelle disait : “Un homme qui ne boit pas n’est pas un homme ! ”. La mort d’un très proche et un travail où l’on boit beaucoup finissent de le jeter dans le tourbillon de l’alcoolisme.

Pour moi, cela a commencé vers mes cinq ans. Il ne supportait rien, aucun bruit. Même pas ceux de ses enfants qui jouent et encore moins le verre d’eau qui se renverse. Qu’elle soit verbale ou physique la violence de sa réaction injuste punissait le moindre cri, le moindre bruit. J’ai appris très jeune à jouer silencieusement, à m’effacer, à devenir invisible.

L’âge aidant, je me rebelle, je réponds. Ca le rend fou, je mets en doute son autorité. Sa colère explose et l’intensité des punitions décuple : hurlement, dénigrement, fessées, privations. Chaque rébellion est sanctionnée plus sévèrement. La punition à l’existence et à la rébellion est une forme de mort mentale : un anéantissement de l’être.

Ma mère me protège, l’arrête, me console. Mais le mal est fait. Elle fera de son mieux pour nous protéger, pour composer avec ce malade alcoolique. Elle réussira à l’envoyer en cure plusieurs fois ce qui nous donnera du répit mais pas de solution. Ils finiront par divorcer, je vais avoir 15 ans.

Un cauchemar se termine mais un autre tunnel commence : celui de la responsabilité.

Il continue à boire mais son corps le lâche. C’est le début des séjours à l’hôpital. Après m’avoir terrorisé, je dois m’occuper de lui. Les samedis après midi aux urgences, lui ramener ses affaires propres, mettre des pièces pour la télé, appeler le matin pour avoir des nouvelles, écouter le médecin me faire la morale, lui dire d’arrêter encore et encore.

Le temps passe et ça continue : je vais le voir en sortant de la fac, j’explique à ma petite amie, je le dépose aux urgences avant de sortir avec mes amis. Je bricole une excuse vague, une blague et les gens changent de sujet. Je fais ça tout le temps, c’est une seconde nature.

Mais tout ça devait finir, on le savait tous mais moi je voulais croire qu’en continuant à l’aider il s’en sortirait…. Il semblait vraiment mal, je l’ai appelé. Il n’a pas répondu, ça lui arrivait souvent. Je suis aller chez lui, il n’a jamais répondu. C’est un pompier, passé par la fenêtre, qui m’a ouvert la porte.

Même mort, il me donne encore des responsabilités. Un petit frère adolescent, une sœur à la fac, solder ses comptes, l’enterrement, nettoyer son appartement seul, jeter ses bouteilles. Il est mort et je protège son secret. Je porte encore son fardeau.

La suite ? Les crises d’angoisses, les problèmes de santé, les arrêts maladie et enfin la dépression nerveuse. Après plus de quatre ans de thérapie, je vois le bout du tunnel. J’ai des idées, des envies. Je veux construire, je veux aider. Je veux vivre !

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Marie, 50 ans, épouse d’alcoolique

Je suis venue chez Al-Anon parce que je suis mariée avec un alcoolique. Un alcoolique qui refuse que ce terme s’applique à lui.

Toute notre vie passée a été sous le signe de l’alcool, notre rencontre et la tournée des bars, notre distraction, prendre un pot ensemble. Et c’était très agréable (et les pots sont toujours agréables au début) parce qu’on communique bien. Jusqu’à ce qu’après la deuxième bière, il devienne évident que la soirée va continuer sous le signe de l’alcool et que mon plaisir va se transformer en déplaisir.

C’est ce qu’on appelle une allergie à l’alcool, le fait de ne plus pouvoir s’arrêter. Passé la deuxième bière, il est inéluctable qu’il va continuer à boire (et refuser de manger tant qu’il n’aura pas fini de boire). Au début, j’avais peur qu’il fasse un coma et j’attendais pour lui donner à manger à la petite cuillère. Au début, je lui achetais du whisky et je collectionnais les points cadeaux. Puis j’ai compris qu’il boirait tout ce qui passait à sa portée et j’ai cessé d’acheter de l’alcool. Ensuite, j’ai pensé que je pouvais contrôler son état d’ivresse en ayant toujours à la maison des stocks de bières légères. Et le résultat, c’est qu’il s’est mis à boire presque tous les jours, nous appelons cela entre nous « la marinade ». Auparavant, après une forte saoulée, dégoûté de lui-même, il restait sobre pendant quelques jours. Maintenant, c’est rare qu’il ne boive pas. J’ai cru que je pouvais contrôler sa consommation en lui préparant quelque chose de tentant à manger, puisque c’est soit manger, soit boire. Et j’avais l’impression que parfois ça marchait (et parfois ça marchait pas). Il m’est arrivé de l’empêcher de boire en réussissant à lui faire avaler une feuille de salade ! J’ai cru que s’il prenait le café tard, il serait moins tenté, que si le repas était moins salé, ou que si je ne mettais pas d’ail, il ne sentirait pas cette soif. Aussi dès midi, je bandais mon esprit pour tenter d’éviter qu’il boive le soir.

Quand ça devenait inévitable, nous avions une brève joute verbale, et il finissait toujours pas obtenir mon autorisation d’aller acheter de l’alcool. Vers 18h, l’heure fatidique du pot, mon esprit était complètement vide, je tentais désespérément de proposer quelque chose, une promenade, mais nous n’avions que cette distraction en commun.

J’avais perdu la maîtrise de ma vie.

J’ai dû finir par reconnaître mon impuissance à contrôler cette maladie évolutive qu’est l’alcoolisme. J’ai lu un livre « Ces femmes qui aiment trop » de Robin Norwood, je trouve que le titre est mal choisi, il ne s’agit pas d’amour, mais je me suis reconnue dans ce personnage de femme malade à force de m’occuper des autres. Or en prenant en charge l’alcoolique, on l’empêche de toucher le fond et on le conforte dans sa maladie. On paie les factures, on conduit pour lui éviter la prison pour état d’ivresse, on élimine les verres vides pour cacher la maladie aux voisins, à la famille, et ce faisant on se coupe du monde, on ne vit plus pour soi-même.

Ce livre parlait d’Al-Anon, c’est ce qui m’a décidée à participer à ces groupes. Je reconnais mon impuissance à le guérir, je cesse de me voiler la face en me persuadant que plus tard, ça ira mieux. J’apprends à vivre pour moi-même, à assumer les conséquences de ses actes, sans le juger, car c’est une maladie et que c’est quelqu’un de vraiment chouette !

J’ai renoué avec ma famille, je n’ai plus peur qu’ils apprennent la vérité (les gens sont indulgents avec les alcooliques).

J’ajoute qu’à Al-Anon, j’ai appris le détachement devant ce que je ne peux changer, et que beaucoup de ces acquis me sont utiles dans ma vie professionnelle. A Al-Anon, j’ai aussi trouvé une famille, à qui parler de ce genre de problèmes qu’on ne peut d’habitude pas partager.

Et, oserai-je ajouter, je suis heureuse, nous avons une belle vie, mon mari alcoolique et moi.

Je ne suis pas enfant d’alcoolique, mais je suis codépendante – nous le sommes tous dans ma famille, il y a sans doute une raison à cela – et j’ai découvert, peut-être, une grand-mère alcoolique…

Survivre à la disqualification, au dénigrement, par un père alcoolique

Un environnement difficile

Durant la 5e grossesse de ma mère, alors que j’ai 5 ans, la relation entre mon père et ma mère est très tendue. Notre père a un sérieux problème avec l’alcool.
Tous les sujets deviennent un motif de discorde. Il devient de plus en plus agressif. Les confrontations et les disputes violentes se succèdent au quotidien. Les échanges sont si violents, que l’on doit souvent se cacher sous la table, derrière une chaise ou derrière notre mère pour esquiver un coup ou un objet. Nous sommes donc plongés dans une atmosphère de confrontation continuelle ! Et puis un jour, soit celui de l’accouchement, notre environnement familial bascule. Notre mère meurt suite à des complications médicales.

La peur du dimanche matin
Après nous avoir gardés sous son toit, suite à des pressions sociales, à son retour de ses sorties du samedi soir, vers 5h du matin, papa arrive toujours à la maison complètement ivre. S’ensuit toujours une dispute avec une de ses soeurs, notre gardienne en devoir. Le ton de sa voix est tel qu’il nous réveille tous. Avec agressivité, il exige que nous nous habillions et que nous fassions nos valises afin de nous placer dans un orphelinat. Notre père a décidé de nous abandonner. Mes expériences « du dimanche matin » me marqueront pour la vie.
Après des heures de recherches futiles, puisqu’aucun endroit ne peut nous accueillir dans l’immédiat, nous rentrons à la maison, apeurés et démolis, non sans redouter la prochaine beuverie du paternel. C’est à partir de ce moment que je me réfugie dans mes pensées et rêves d’une autre vie.

Et puis un jour, il se remarie. Durant la courte période de fréquentation, sa nouvelle épouse n’a jamais été informée de son problème avec l’alcool et de son agressivité. Après qu’elle soit tombée enceinte, mon père renoue avec l’alcool et ses habitudes d’autrefois.
Dans des excès de colère et sous l’influence de l’alcool, il arrive qu’il nous frappe. Je vois encore ma belle-mère implorer mon père pour qu’il mette un terme à sa brutalité. Il nous arrive parfois d’avoir des petits moments de bonheur, mais puisque nous traversons souvent des périodes difficiles et accablantes, celles-ci occupent une telle importance, qu’elles envahissent ma vie et mes pensées.
À treize ans, incapable d’en supporter davantage, simulant un intérêt pour une vocation religieuse, je m’inscris dans un pensionnat. Deux ans plus tard, mon père n’ayant jamais payé les frais de mon pensionnat, je dois retourner à la maison.
Un jour, alors que mon père s’est offert une journée maladie pour laquelle il ne sera pas payé pour se remettre de sa consommation excessive d’alcool des derniers jours, il est dans un état lamentable.
Son salaire étant maintenant amputé toutes les semaines d’un, deux et parfois trois jours, alors qu’il utilise un fort pourcentage de ce qui lui reste pour consommer. Afin de boucler son budget, il nous ordonne un à un de quitter nos études afin de lui remettre une partie de nos revenus.
Refusant ses directives, après quelques minutes de dénigrement il me lance hargneusement que je suis un bon à rien, un « pousseux » de crayons et un paresseux sans cervelle et que je n’ai aucun avenir devant moi. C’est trop ! Je suis blessé d’entendre encore une fois ces mots sortir de sa bouche. Je réalise qu’il n’y a rien à faire avec lui et qu’il me sera impossible de lui faire entendre raison. C’est alors que je me dis que c’est terminé le dénigrement et la dévalorisation. Avec tout mon courage, je lui réponds de façon directe et franche et lui signifie que je n’ai pas l’intention d’abandonner mes études pour lui.
Pour survivre, prendre ma place, j’ai donc dû me rebeller. C’est avec courage que je lui dis ; « ’Vous n’avez jamais été un modèle pour moi et vous ne le serez jamais ! » Je lui demande par la suite : “Considérez-vous avoir réussi votre vie ? Je termine en lui disant que son mode de vie ne m’a jamais inspiré. Il n’en faut guère plus pour provoquer son agressivité et une expulsion immédiate et permanente du domicile familial.
C’est terminé ainsi la dévalorisation. Je quitte à jamais mon toit sans savoir où cela me conduira. La pauvre relation que j’avais avec mon père vient de se rompre à jamais.

Enfin, je ne serai plus témoin des comportements de mon père, de son dénigrement et de son intimidation. J’abandonne mon foyer dans l’espoir de ne plus jamais y revenir.

La désolation
Il va de soi que nous sommes tous perturbés par les situations désagréables que nous vivons ou voyons et sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle.
Malheureusement, plusieurs membres de ma famille ont répété ce scénario familial. Mon frère est devenu alcoolique, et mes sœurs ont toutes épousé des maris ayant de sérieux problèmes avec l’alcool.
Un rêve qui ne se réalisera jamais
Lors du décès de mon père, j’ai tenté désespérément de trouver des excuses à mon paternel pour ce qu’il m’a fait vivre afin de lui pardonner.
J’ai pris conscience que le rêve que j’avais de me sentir aimé par mon père ne se réaliserait jamais. Il était en fait insaisissable. Était-il capable d’aimer ? Un mystère que je ne pourrai jamais percer. Oui, pour moi, c’était la fin d’un rêve.

Le pouvoir à l’intérieur de soi
Puisque je n’ai jamais eu l’habitude de partager avec les autres ce que je vivais, car l’inhibition et une certaine timidité m’avaient envahi dès mon jeune âge, j’appréhendais de me laisser ainsi découvrir aux autres. J’ai donc décidé d’écrire ma biographie : Contre Vents et Marées – Le funambule (http://www.contre-vents-et-marees.ca/)
Petit à petit, en écrivant, j’ai dû apprivoiser mes peurs et mes émotions, lesquelles, jusque-là, avaient toujours été camouflées à l’intérieur de moi. C’est avec difficulté que j’ai trouvé les mots pour les exprimer.
En fait, j’ai réalisé que je n’étais pas seulement responsable de mon présent et de mon devenir, mais que j’étais aussi l’auteur de ma relation avec mon passé.
J’ai aussi réalisé que la force de mes liens parentaux, qu’ils aient été négatifs ou positifs, a eu un impact important sur ce que je suis devenu. Dans le contexte où j’ai grandi, il est évident qu’il m’était impossible de maintenir une certaine neutralité vis-à-vis de ces liens, car ils ont influencé mon parcours de vie.
Je considère à présent que l’amour découlant d’un lien parental est inconditionnel, même si l’adversité et la haine sont omniprésentes. En fait, même si les gestes et comportements de mon père m’ont hanté toute ma vie, je l’ai aimé comme paternel, tout autant que je l’ai détesté pour ce qu’il m’a fait subir. Il était à la fois mon modèle et celui que je ne voulais pas être. Un déchirement profond ! Pour me réaliser, j’ai dû me dissocier de lui et rêver d’un modèle idéal. Ainsi propulsé dans le vide et l’inconnu, je n’étais que l’ombre de moi-même. Incapable de mordre dans la vie, je me raccrochais à l’espoir de trouver une identité pour devenir quelqu’un.
J’ai ainsi compris que la haine est aussi réelle que l’amour, une réalité de la vie. Dans mon lien avec mon père, la frontière entre ces deux sentiments a parfois été très mince. Par contre, je crois maintenant que si j’avais tenté de me soustraire de mes émotions lorsque je les ai découvertes, j’aurais perdu un pouvoir immense sur ma vie.
Aujourd’hui, j’accepte que les cicatrices du passé demeurent à jamais. En plus de témoigner de mon vécu, elles m’ont donné la force de me battre. Sachant d’où elles proviennent, je peux maintenant me laisser aller et me permettre d’oublier la douleur que j’ai éprouvée. Après tout, c’est ce qui m’a permis de canaliser mes énergies et d’affronter la vie.
C’est en écrivant ma biographie que je me suis dégagé de cet immense fardeau que j’ai porté sur mes épaules durant toutes ces années. Je peux ainsi tourner la page de mon passé, jouir de mon présent et concevoir l’avenir de façon réaliste.
De plus, en dépit de mes perceptions que j’ai traînées toutes ces années, j’ai finalement pris conscience que j’ai toujours été quelqu’un. Avec mes yeux et mon regard, je peux maintenant voir mes forces, reconnaître mes limites et constater le pouvoir immense que j’avais à l’intérieur de moi.
Ce travail sur moi-même m’aura permis de me connaître, de m’ouvrir aux autres, de donner un autre sens à ma vie et surtout, de me comprendre. Un exercice de libération qui va, si Dieu le veut, me permettre de profiter pleinement des belles années qui me restent à vivre.
Un jour, mon étoile est passée et je m’y suis accroché.

Gaston Leclerc

Violette, 50 ans : « Je suis responsable de ma vie »

Témoignage de Violette

« Je suis responsable de ma vie – J’ai peu de souvenirs de la vie familiale durant mon enfance, si ce n’est les disputes de mes parents, la colère de mon père à l’égard de ma mère, l’attitude de ma mère face à la consommation d’alcool de mon père. Ils étaient là et pourtant j’ai le sentiment d’avoir grandi sans parents. Il n’y avait aucune communication, aucune joie, aucun mot d’amour. Ma mère n’avait de cesse que de nous montrer qu’elle était malheureuse à cause de mon père. Elle déversait sa souffrance sur ses enfants, menaçait régulièrement de se suicider. J’avais fini par penser que mon père buvait à cause d’elle. J’ai réalisé il y a peu que mon père ne m’avait jamais regardée. Pas plus qu’il ne m’a parlé. Est-ce pour cela que j’ai peur du regard des autres ? Est-ce pour cela que la parole est un exercice difficile pour moi ? Il me semblait que je n’existais pas pour lui. Il a fui sa vie dans l’alcool, le travail et la solitude. J’étais une petite fille sage et travailleuse. Ne pas créer de problème supplémentaire. J’ai développé à la fois une hyper sensibilité et une insensibilité. La solitude, c’était ma bulle de protection. Les relations avec mon frère et ma sœur ne sont pas simples. Nous n’avons pas un vrai lien de fraternité.
Lorsque je suis arrivée en Al-Anon, je voulais guérir de mon enfance comme d’une maladie qui était en moi. Je disais que j’étais handicapée. Il y avait en moi un vide affectif, un trou sans fond qui prenait toute la place. J’étais mal avec moi même. J’avais tant de colère envers mes parents car je les tenais pour responsable de mon mal-être, de ma difficulté à m’exprimer, à communiquer avec les autres, mon incapacité à construire une relation avec un homme, à construire une famille. J’ai ressenti aussi le besoin d’aller en réunion ouverte aux Alcooliques Anonymes pour entendre des témoignages d’alcooliques, pour comprendre ce qui nous est arrivé. En Al-Anon, j’ai appris que j’étais responsable de ma vie. J’ai appris à accepter les choses que je ne peux pas changer, c’est-à-dire mes parents, mon enfance et surtout mes blessures. J’ai compris qu’accepter ne signifie pas être d’accord. Accepter c’est voir la réalité telle qu’elle est. J’ai appris à prendre la responsabilité de ma vie, à poser des actes… même avec la peur. Aujourd’hui, je ne suis plus dans cette colère face au passé ; la relation avec ma mère a beaucoup changé. En Al-Anon, je peux déposer ma souffrance, m’exprimer sans être jugée et surtout prendre ce qui me plait et laisser le reste ».

Yves, alcoolique

Yves, 56 ans, fils d’alcoolique
« N’oublie jamais que tu es quelqu’un de bien »
C’est le message qu’il délivre aux enfants d’alcooliques, car à l’évidence, ceux-ci doutent beaucoup à ce sujet.
Yves a vraiment le look d’un marginal, à cette différence près : il est alcoolique. C’est-à-dire que depuis plus de 20 ans, il est membres des Alcooliques Anonymes et ne consomme que des tisanes et de l’eau gazeuse.
Il décrit un père violent et absent émotionnellement. Pour combler ce manque, Yves est tombé dans l’alcool, le jeu, les drogues les plus dures. Ses deux frères aussi ont rencontré l’alcool, l’un en est mort, l’autre est abstinent depuis 30 ans. Il raconte que la véritable sobriété, émotionnelle, a mis du temps à suivre l’abstinence. Sur sa route, il a rencontré des amis privilégiés qui lui ont fait découvrir la gratitude exprimée dans toutes les langues « Muchas gracias », s’exclame-t-il devant toutes les belles choses de la vie. De ses séjours au Québec, il rapporte le souvenir de fraternités AA vivantes et simples, où il a vu des « bikers » s’agenouiller en déclarant : « Je suis un être unique et merveilleux ». Dans des « intensifs », il a « fait sa 4 et 5 », c’est-à-dire l’inventaire sérieux et courageux de ses défauts, un pas capital vers le rétablissement. Son « relèvement » l’a conduit à payer ses dettes, à gérer ses finances, à assumer ses responsabilités. Les « substances » ont perturbé son sommeil, il le sait et ne se plaint pas. Au cours de son sevrage toxico, il a sniffé le Subutex et s’est brûlé les poumons : il doit désormais être sous oxygène. Alors comme il ne peut changer le passé, il l’accepte sans se plaindre. Deux fois par jour, il prie à genoux et ne manque jamais ses lectures quotidiennes et ses « meetings » trois fois par semaine. Cela lui permet de s’accrocher quand la vie devient trop difficile : sa fille souffre d’anorexie-boulimie (comme beaucoup d’enfants d’alcooliques), lui-même est sujet à des dépressions sévères, allant jusqu’à l’hospitalisation. Dernièrement, il a trouvé sa vocation : avec sa petite bouteille d’oxygène sur le dos, c’est lui le boute en train qui entraîne ses compagnons dans de belles promenades au bord de la mer., 56 ans, fils d’alcoolique
« N’oublie jamais que tu es quelqu’un de bien »
C’est le message qu’il délivre aux enfants d’alcooliques, car à l’évidence, ceux-ci doutent beaucoup à ce sujet.
Yves a vraiment le look d’un marginal, à cette différence près : il est alcoolique. C’est-à-dire que depuis plus de 20 ans, il est membres des Alcooliques Anonymes et ne consomme que des tisanes et de l’eau gazeuse.
Il décrit un père violent et absent émotionnellement. Pour combler ce manque, Yves est tombé dans l’alcool, le jeu, les drogues les plus dures. Ses deux frères aussi ont rencontré l’alcool, l’un en est mort, l’autre est abstinent depuis 30 ans. Il raconte que la véritable sobriété, émotionnelle, a mis du temps à suivre l’abstinence. Sur sa route, il a rencontré des amis privilégiés qui lui ont fait découvrir la gratitude exprimée dans toutes les langues « Muchas gracias », s’exclame-t-il devant toutes les belles choses de la vie. De ses séjours au Québec, il rapporte le souvenir de fraternités AA vivantes et simples, où il a vu des « bikers » s’agenouiller en déclarant : « Je suis un être unique et merveilleux ». Dans des « intensifs », il a « fait sa 4 et 5 », c’est-à-dire l’inventaire sérieux et courageux de ses défauts, un pas capital vers le rétablissement. Son « relèvement » l’a conduit à payer ses dettes, à gérer ses finances, à assumer ses responsabilités. Les « substances » ont perturbé son sommeil, il le sait et ne se plaint pas. Au cours de son sevrage toxico, il a sniffé le Subutex et s’est brûlé les poumons : il doit désormais être sous oxygène. Alors comme il ne peut changer le passé, il l’accepte sans se plaindre. Deux fois par jour, il prie à genoux et ne manque jamais ses lectures quotidiennes et ses « meetings » trois fois par semaine. Cela lui permet de s’accrocher quand la vie devient trop difficile : sa fille souffre d’anorexie-boulimie (comme beaucoup d’enfants d’alcooliques), lui-même est sujet à des dépressions sévères, allant jusqu’à l’hospitalisation. Dernièrement, il a trouvé sa vocation : avec sa petite bouteille d’oxygène sur le dos, c’est lui le boute en train qui entraîne ses compagnons dans de belles promenades au bord de la mer.

Survivre à la disqualification, au dénigrement, par un père alcoolique

Un environnement difficile

Durant la 5e grossesse de ma mère, alors que j’ai 5 ans, la relation entre mon père et ma mère est très tendue. Notre père a un sérieux problème avec l’alcool.
Tous les sujets deviennent un motif de discorde. Il devient de plus en plus agressif. Les confrontations et les disputes violentes se succèdent au quotidien. Les échanges sont si violents, que l’on doit souvent se cacher sous la table, derrière une chaise ou derrière notre mère pour esquiver un coup ou un objet. Nous sommes donc plongés dans une atmosphère de confrontation continuelle ! Et puis un jour, soit celui de l’accouchement, notre environnement familial bascule. Notre mère meurt suite à des complications médicales.

La peur du dimanche matin
Après nous avoir gardés sous son toit, suite à des pressions sociales, à son retour de ses sorties du samedi soir, vers 5h du matin, papa arrive toujours à la maison complètement ivre. S’ensuit toujours une dispute avec une de ses soeurs, notre gardienne en devoir. Le ton de sa voix est tel qu’il nous réveille tous. Avec agressivité, il exige que nous nous habillions et que nous fassions nos valises afin de nous placer dans un orphelinat. Notre père a décidé de nous abandonner. Mes expériences « du dimanche matin » me marqueront pour la vie.
Après des heures de recherches futiles, puisqu’aucun endroit ne peut nous accueillir dans l’immédiat, nous rentrons à la maison, apeurés et démolis, non sans redouter la prochaine beuverie du paternel. C’est à partir de ce moment que je me réfugie dans mes pensées et rêves d’une autre vie.

Et puis un jour, il se remarie. Durant la courte période de fréquentation, sa nouvelle épouse n’a jamais été informée de son problème avec l’alcool et de son agressivité. Après qu’elle soit tombée enceinte, mon père renoue avec l’alcool et ses habitudes d’autrefois.
Dans des excès de colère et sous l’influence de l’alcool, il arrive qu’il nous frappe. Je vois encore ma belle-mère implorer mon père pour qu’il mette un terme à sa brutalité. Il nous arrive parfois d’avoir des petits moments de bonheur, mais puisque nous traversons souvent des périodes difficiles et accablantes, celles-ci occupent une telle importance, qu’elles envahissent ma vie et mes pensées.
À treize ans, incapable d’en supporter davantage, simulant un intérêt pour une vocation religieuse, je m’inscris dans un pensionnat. Deux ans plus tard, mon père n’ayant jamais payé les frais de mon pensionnat, je dois retourner à la maison.
Un jour, alors que mon père s’est offert une journée maladie pour laquelle il ne sera pas payé pour se remettre de sa consommation excessive d’alcool des derniers jours, il est dans un état lamentable.
Son salaire étant maintenant amputé toutes les semaines d’un, deux et parfois trois jours, alors qu’il utilise un fort pourcentage de ce qui lui reste pour consommer. Afin de boucler son budget, il nous ordonne un à un de quitter nos études afin de lui remettre une partie de nos revenus.
Refusant ses directives, après quelques minutes de dénigrement il me lance hargneusement que je suis un bon à rien, un « pousseux » de crayons et un paresseux sans cervelle et que je n’ai aucun avenir devant moi. C’est trop ! Je suis blessé d’entendre encore une fois ces mots sortir de sa bouche. Je réalise qu’il n’y a rien à faire avec lui et qu’il me sera impossible de lui faire entendre raison. C’est alors que je me dis que c’est terminé le dénigrement et la dévalorisation. Avec tout mon courage, je lui réponds de façon directe et franche et lui signifie que je n’ai pas l’intention d’abandonner mes études pour lui.
Pour survivre, prendre ma place, j’ai donc dû me rebeller. C’est avec courage que je lui dis ; « ’Vous n’avez jamais été un modèle pour moi et vous ne le serez jamais ! » Je lui demande par la suite : “Considérez-vous avoir réussi votre vie ? Je termine en lui disant que son mode de vie ne m’a jamais inspiré. Il n’en faut guère plus pour provoquer son agressivité et une expulsion immédiate et permanente du domicile familial.
C’est terminé ainsi la dévalorisation. Je quitte à jamais mon toit sans savoir où cela me conduira. La pauvre relation que j’avais avec mon père vient de se rompre à jamais.

Enfin, je ne serai plus témoin des comportements de mon père, de son dénigrement et de son intimidation. J’abandonne mon foyer dans l’espoir de ne plus jamais y revenir.

La désolation
Il va de soi que nous sommes tous perturbés par les situations désagréables que nous vivons ou voyons et sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle.
Malheureusement, plusieurs membres de ma famille ont répété ce scénario familial. Mon frère est devenu alcoolique, et mes sœurs ont toutes épousé des maris ayant de sérieux problèmes avec l’alcool.
Un rêve qui ne se réalisera jamais
Lors du décès de mon père, j’ai tenté désespérément de trouver des excuses à mon paternel pour ce qu’il m’a fait vivre afin de lui pardonner.
J’ai pris conscience que le rêve que j’avais de me sentir aimé par mon père ne se réaliserait jamais. Il était en fait insaisissable. Était-il capable d’aimer ? Un mystère que je ne pourrai jamais percer. Oui, pour moi, c’était la fin d’un rêve.

Le pouvoir à l’intérieur de soi
Puisque je n’ai jamais eu l’habitude de partager avec les autres ce que je vivais, car l’inhibition et une certaine timidité m’avaient envahi dès mon jeune âge, j’appréhendais de me laisser ainsi découvrir aux autres. J’ai donc décidé d’écrire ma biographie : Contre Vents et Marées – Le funambule (http://www.contre-vents-et-marees.ca/)
Petit à petit, en écrivant, j’ai dû apprivoiser mes peurs et mes émotions, lesquelles, jusque-là, avaient toujours été camouflées à l’intérieur de moi. C’est avec difficulté que j’ai trouvé les mots pour les exprimer.
En fait, j’ai réalisé que je n’étais pas seulement responsable de mon présent et de mon devenir, mais que j’étais aussi l’auteur de ma relation avec mon passé.
J’ai aussi réalisé que la force de mes liens parentaux, qu’ils aient été négatifs ou positifs, a eu un impact important sur ce que je suis devenu. Dans le contexte où j’ai grandi, il est évident qu’il m’était impossible de maintenir une certaine neutralité vis-à-vis de ces liens, car ils ont influencé mon parcours de vie.
Je considère à présent que l’amour découlant d’un lien parental est inconditionnel, même si l’adversité et la haine sont omniprésentes. En fait, même si les gestes et comportements de mon père m’ont hanté toute ma vie, je l’ai aimé comme paternel, tout autant que je l’ai détesté pour ce qu’il m’a fait subir. Il était à la fois mon modèle et celui que je ne voulais pas être. Un déchirement profond ! Pour me réaliser, j’ai dû me dissocier de lui et rêver d’un modèle idéal. Ainsi propulsé dans le vide et l’inconnu, je n’étais que l’ombre de moi-même. Incapable de mordre dans la vie, je me raccrochais à l’espoir de trouver une identité pour devenir quelqu’un.
J’ai ainsi compris que la haine est aussi réelle que l’amour, une réalité de la vie. Dans mon lien avec mon père, la frontière entre ces deux sentiments a parfois été très mince. Par contre, je crois maintenant que si j’avais tenté de me soustraire de mes émotions lorsque je les ai découvertes, j’aurais perdu un pouvoir immense sur ma vie.
Aujourd’hui, j’accepte que les cicatrices du passé demeurent à jamais. En plus de témoigner de mon vécu, elles m’ont donné la force de me battre. Sachant d’où elles proviennent, je peux maintenant me laisser aller et me permettre d’oublier la douleur que j’ai éprouvée. Après tout, c’est ce qui m’a permis de canaliser mes énergies et d’affronter la vie.
C’est en écrivant ma biographie que je me suis dégagé de cet immense fardeau que j’ai porté sur mes épaules durant toutes ces années. Je peux ainsi tourner la page de mon passé, jouir de mon présent et concevoir l’avenir de façon réaliste.
De plus, en dépit de mes perceptions que j’ai traînées toutes ces années, j’ai finalement pris conscience que j’ai toujours été quelqu’un. Avec mes yeux et mon regard, je peux maintenant voir mes forces, reconnaître mes limites et constater le pouvoir immense que j’avais à l’intérieur de moi.
Ce travail sur moi-même m’aura permis de me connaître, de m’ouvrir aux autres, de donner un autre sens à ma vie et surtout, de me comprendre. Un exercice de libération qui va, si Dieu le veut, me permettre de profiter pleinement des belles années qui me restent à vivre.
Un jour, mon étoile est passée et je m’y suis accroché.

Gaston Leclerc